Ce fut en trichant avec elle-même autant
qu'avec Marc que Marie réussit à faire un pas après
l'autre vers la liberté. Quand elle en eut vraiment assez de toute
cette laideur, quand elle eut la nausée de s'entendre vociférer
et supplier ensuite qu'il la pardonne, quand elle sentit qu'il ne subsistait
plus rien en elle de suffisamment épargné pour la protéger,
quand elle se surprit à penser qu'elle souhaitait la mort de Marc
et parfois la sienne, elle sut qu'elle allait trouver la force d'agir.
C'était juste avant l'été.
Elle évita de prendre Marc de front. Elle préféra
lui dire qu'elle avait besoin qu'ils se séparent un peu, le temps
des vacances, pour réfléchir à leur relation qui,
il ne pouvait le nier, ne tournait pas rond. C'était, quant à
elle, tout ce qu'elle pouvait envisager. Il lui était impossible
de s'avouer qu'elle voulait quitter Marc pour toujours. Elle ne savait
plus comment penser sa vie sans lui. Il avait tout investi, y compris ses
rêves qu'il avait contaminés avec des voeux de pacotille :
"Un jour, tu verras, on partira tous les deux sur une île déserte"
lui susurrait-il lorsqu'ils étaient couchés l'un près
de l'autre; "à Paris" comme disait Marc, parce qu'ils pouvaient
voir les lumières de la ville à travers la baie vitrée
contre laquelle était appuyé le lit d'enfant de Marie. Elle,
frénétiquement docile, avait accroché dans sa chambre
des photos de plages et de cocotiers, et elle prétendait qu'elle
avait envie de se trouver là-bas avec lui. Elle n'avait que ce romantisme
à deux sous pour s'évader.
Marc accepta la proposition de Marie, persuadé
qu'elle ne tiendrait pas deux jours, qu'elle l'implorerait pour qu'il revienne
et accepte de la reprendre.
Mais ce fut exactement le contraire qui se produisit.
Deux mois de soleil et d'insouciance propulsèrent Marie dans un
univers qui lui avait été interdit jusqu'alors. On pouvait
y tomber amoureux fou et se délecter de cet amour sans rien attendre
de plus que quelques baisers tendres et timides. Elle réapprit la
vie des gens de son âge, la fête, la joie et les confidences
échangées jusqu'à l'aube. Elle fut un peu heureuse,
quand elle parvenait à oublier tout ce savoir dont elle ne voulait
pas, et l'Autre qui l'attendait à Paris.