
Je suis venue avec une amie et je l'ai vu. J'ai
regardé ses mains sur le piano. Je l'ai écouté. Dans
sa voix, il y avait une douleur, la même que la mienne. Je l'ai écouté.
Beaucoup plus tard, mon amie s'est levée.
- Je rentre. Je te ramène?
Je n'ai pas répondu et elle est partie.
Plusieurs fois, il s'était arrêté
de chanter. Un verre l'attendait au bar. Il en demandait un deuxième.
Il connaissait tout le monde mais il avait l'air seul lui aussi. J'ai eu
l'impression qu'il me regardait un peu.
A la fin, quelqu'un nous a présentés.
- Léa, tu connais Laurent?
- Depuis quelques heures oui; je sais qu'il chante
et qu'il joue du piano. Il boit du whisky, beaucoup, et il n'est pas très
gai. Ce soir, en tout cas.
Laurent a souri. Le piano-bar fermait et nous
sommes allés nous asseoir un peu à l'écart pendant
que les serveurs rangeaient la salle. Quelques habitués restaient
accrochés au comptoir.
Il était français, lui aussi, mais
je ne l'avais jamais vu avant parce qu'il revenait de l'autre bout du pays,
qu'il avait exploré pendant plusieurs mois. Il m'a expliqué
qu'il voyageait ainsi depuis des années. Dès que ses poches
étaient de nouveau vides, il se produisait quelque temps dans des
endroits comme celui-ci. Jusqu'à ce qu'il ait envie de contempler
d'autres paysages.
- Tu as de la chance. Moi, pour vivre, je fais
le ménage dans un hôtel. Et je trouve des cartes postales
porno dans l'enveloppe des pourboires.
Il a fermé les yeux et il a eu l'air de
souffrir. Il trouvait ça moche et je me suis sentie chez moi avec
lui. C'était la première fois depuis longtemps. Depuis la
mort de l'oncle Alain.
Il a fallu partir. Dehors, la lumière du
matin, le bruit des vagues et celui de la circulation renaissante, tout
cela nous a un peu assommés. Nous n'avons plus parlé pendant
quelques minutes.
Il n'a rien demandé mais je me suis retrouvée
chez lui. C'était une chambre sur la mer. Tout traînait. Les
draps était jetés au pied du lit qui, au milieu du désordre,
ressemblait à une île vierge. Je m'y suis allongée
en lui tournant le dos. Je n'ai pas pensé, je ne m'attendais à
rien. J'étais bien et triste à la fois. Je crois que c'était
l'aube derrière la baie qui me rendait triste. J'ai fermé
les yeux.
- Je vais faire du café.
Il avait une voix rauque assortie à son
visage et au petit jour.
Au bout de quelques minutes, je l'ai entendu s'approcher
et je me suis mise à trembler. J'avais peur de me désintégrer
s'il me touchait. Mais non. J'ai seulement tremblé plus fort tandis
qu'il parcourait du doigt toutes les zones offertes de ma peau.
- Tu es belle.
J'ai pensé que pour lui, oui, je pouvais
décider d'être belle; je pouvais être ce qu'il cherchait.
Il m'a déshabillée très lentement,
comme s'il avait peur de me blesser. Je n'ai pas fait un geste pour l'aider.
J'étais un enfant secoué de fièvre.
Lorsque le dernier de mes vêtements a rejoint
les draps sur le sol, je me suis retournée sans ouvrir les yeux
mais j'ai su qu'il pleurait.
Nous ne nous étions pas encore embrassés.
J'ai entendu ses habits tomber un à un puis il fut tout entier contre
moi. Alors, j'ai pris son visage mouillé de larmes entre mes mains.
Ensuite, il n'y a pas de mots. Peut-être
un combat humide et brûlant. Peut-être une danse douce et sauvage.
Peut-être une musique, un orage, une douleur.
Le tremblement n'a pas cessé. Nous nous
sommes endormis dans le bruit des vagues qui s'amplifiait.
Dessin emprunté à Miles
Hyman dans Lorsque Lou, de Philippe Djian, Futuropolis, Gallimard.