J'aime pas dire bonjour


Frédéric Vignale




...
Bien sûr elle avait voulu étrenner sa robe à l'école dès le lendemain, et maman avait cédé à condition qu'elle enfile un chandail par-dessus. Marie s’était empressée d’accepter car elle n'aurait à respecter cette condition que dix minutes : le temps d'aller de la maison à la maternelle. Ensuite, sa mère ne serait plus là pour remarquer qu'elle avait la chair de poule.
Toutes ses amies l'avaient trouvée ravissante. Toutes sauf une qui était jalouse parce que ses grosses jambes, dans une robe pareille, auraient ressemblé à des saucisses dépassant de leur papier d'emballage. Les garçons, surtout ses deux amoureux, lui jetaient des regards timides et éblouis. Et Marie virevoltait, parlait fort, sautait sur place, lançait son cartable en l'air pour qu'on fasse encore plus attention à elle.
C'est alors qu'il s'était approché, l'affreux, celui qui mordait et frappait, celui qui savait ce que les mamans faisaient avec les papas le soir dans les chambres interdites. Marie était passée plusieurs fois près de lui lorsqu'il racontait ces choses. A chaque fois, son cœur s'arrêtait de battre et elle avait très chaud, honte d'entendre des mots dont elle ne comprenait pas le sens mais qui s'agrippaient à elle comme des sangsues. Elle prenait toujours soin de les éviter lui et sa bande d'admirateurs morveux. Lorsqu'il n'avait plus rien à raconter c'était pire : il passait à l'action. Il appelait ça les travaux pratiques. Il repérait les filles en jupes, s'approchait sans bruit et venait coller sa main entre les jambes de ses victimes terrorisées. Quand il avait le temps, il tirait sur la culotte et partait ensuite en laissant échapper un rire lourd et excité, terriblement laid.
Ce jour-là, il avait été le premier à remarquer la nouvelle robe de Marie, si légère, si facile à soulever. Et elle, toute occupée à récolter compliments et regards d'envie, ne pensait plus du tout à se méfier de lui. Il eut donc le temps non seulement de passer sa main dans la culotte blanche mais sa tête et ses épaules sous la jupe qu'il souleva en se redressant. Les garçons et la grosse fille échangèrent des sourires bêtes en montrant du doigt les chevilles de Marie et la culotte entortillée sur laquelle elle tira nerveusement. Elle était tellement révulsée qu'elle ne trouva absolument rien à dire. Ni cris, ni larmes, ni injures. Elle attrapa sans réfléchir une des ses amies par le bras et alla trouver la maîtresse.
- Madame, essaya-t-elle de faire entendre à la jeune femme en grande conversation avec sa collègue.
- Je lui ai dit que si c'était comme ça, il pouvait prendre ses petites affaires et se casser.
- Et il l'a fait?
- Madame, répéta Marie un peu plus fort.
- Heu, oui, quoi?
- C'est le garçon, là, il...
- Vous ne pouvez pas régler vos problèmes tout seuls comme des grands? demanda la maîtresse en levant les yeux au ciel.
- Mais il... il....
- Bon, je t'écoute, il quoi?
- Il met la main dans la culotte des filles, lâcha Marie persuadée d'avoir déchaîné une tempête de punitions sur la tête du coupable.
- Ah! fit la maîtresse en crispant les lèvres pour ne pas rire.
- Et il regarde aussi!
- Et alors Marie, Qu'est-ce que tu as à cacher à ton âge?
- Mais...
- Allons, tu ne vas pas mourir parce qu'on a aperçu ta petite zigounette! D'ailleurs, c'est de ta faute, tu n'avais qu'à mettre un pantalon. Allez, retourne jouer maintenant.
L'affreux, qui n'avait rien perdu de la scène, lui fit un bras d'honneur en la voyant revenir.
- Je peux faire tout ce que je veux, chantonna-t-il en dansant autour de Marie comme un sioux avant de partir se moquer d'elle avec ses copains.

Aujourd'hui, donc, Marie porte à nouveau sa belle robe mais ses yeux sont rouges et elle attend sans bouger que vienne le moment de rentrer en classe. Elle ne l'aime plus du tout cette robe, ni aucune autre d'ailleurs qui l'exposent à la main sale et fourageuse de l'affreux. Mais la robe est neuve et maman a tenu à ce que Marie la porte.
- Je viens de te l'acheter, il a presque fallu que je t'empêche de dormir avec et tu en as déjà assez? Qu'est-ce que c'est que ce caprice d'enfant gâtée?
Marie a cherché à toute allure dans sa tête les mots pour la convaincre, pour lui expliquer que les robes sont dangereuses, mais la réaction de la maîtresse lui est revenue en mémoire comme une claque. Elle s'est tue et maman se demande pourquoi, sur le chemin de l'école, sa fille pleure en tenant sa robe contre elle de ses deux petits poings crispés.