Lili l’enfant, réfugiée au plafond parmi les projecteurs, regarde Lili la pute faire son numéro.
La boîte, un vestige des années 80 tout en boules à facettes, miroirs teintés et canapés en skaï, est pleine à craquer. L’atmosphère évoque à la fois celle d’un zoo, d’un cirque miteux et d’un cinéma porno. Les spectateurs serrés les uns contre les autres – une majorité d’hommes mais aussi quelques femmes, répliques moins exagérées de Lili – laissent fuser des plaisanteries et des rires gras. Ces sorties, parce qu’elles sont exprimées dans une langue que Lili ne comprend pas, lui font penser aux jets de vapeur s’échappant d’une cocotte minute. C’est exactement leur fonction : relâcher un peu de pression pour ne pas exploser d’excitation.
Sur la scène Lili est apparue, la moue figée des lèvres laquée de gloss, ses formes délirantes engoncées dans une combinaison de latex rouge, les jambes prises dans des cuissardes à talons tellement hauts qu’ajoutés au poids de ses seins on se demande comment elle est encore debout. La lumière des spots multicolores accentue sa matérialité de poupée boursouflée.
La salle, changée en créature multiple et hurlante, est déjà au bord de la syncope. Ceux qui ont réussi à se placer au pied de l’estrade tendent des mains d’aveugles.
Portée par une musique aussi synthétique qu’elle, dont le rythme répétitif est conçu pour la transe, Lili ondule, se penche et se dérobe. Elle prend son temps, manipule l’hystérie. Puis elle baisse très lentement la fermeture à glissière du vêtement qui la comprime. Les obus vont jaillir et quelques hommes se sont oubliés. A ce moment précis, aussi brutal et efficace qu’un tir, celui où elle libère les énormes globes d’un mouvement sec, Lili renoue brièvement avec le plaisir qui l’a conduite ici et dans ce corps-là. Mais Lili l’enfant ne la lâche pas et la sensation lui file entre les doigts. Elle exécute le reste de son show en vraie pro. Elle n’est plus que cambrures et écartèlement. Le public en aura pour son argent : on la verra jusqu’au trognon.

A la fin du spectacle Lili fait ce qui est prévu, ce qu’on attend d’elle et qu’elle a fait cent fois. Elle se souvient même d’avoir aimé ce bain mouvant, l’ivresse du danger latent. Ce soir pourtant, elle traverse bien la salle, forme nue et grotesque que palpent des mains moites ; elle distribue ses sourires de suceuse, ses baisers de goulue, mais dans son ventre elle sent monter un vide qui la tue.