Avec ce second roman, l’auteure montre ses talents
de concertiste, son indéniable capacité à intérioriser
ses personnages, au point d’en sortir un son propre à chacun, avec
cette capacité d’orchestrer le tout pour en faire une harmonie,
donc un style.
Antoine, médecin, vit dans « le marais
», selon sa propre expression quand il redevient lucide. Ce n’est
pas du quartier de Paris dont il parle, mais c’est ainsi qu’il qualifie
lui-même son état cérébral, car il sombre
lentement dans des absences, des troubles cognitifs de plus en plus fréquents,
des trous de mémoire (et de vies) liés à des carences
diverses, organiques, médicales, certes, mais aussi familiales.
« Comprendrai-je un jour par quel terrible déraillement
notre famille autrefois modèle a pu se retrouver réduite
à ce pathétique inventaire : un mort intérimaire –
Antoine parle ici de lui-même - son épouse esseulée,
un mendiant mystique, une ex-activiste égocentrique et sa fille
à la tête pleine de mots. Y-a-t-il quelque chose à
comprendre d’ailleurs ? ».
Antoine a trois enfants. Denis, le mendiant errant
en Inde. Christine, qui ne vient plus voir son père, ex-activiste
et mère de la petite Léa à la tête pleine de
mots.
Et enfin Alain qui est malade mental et qui va
mourir dans un asile, où jusqu’à sa mort Léa sera
presque la seule à lui rendre visite. Elle entretiendra avec l’oncle
Alain un monologue, sur une ligne frontière dont nous ne savons
plus où est délimité le normal de la folie, tant les
normaux du monde nous prouvent chaque jour à travers l’actualité,
à quel point ils sont fous et dangereux. Antoine est donc rongé
par le remords, parce qu’il a placé Alain, son fils aliéné,
un peu vite, il était médecin, il aurait pu nuancer les solutions,
mais il avait été trop fier, trop soucieux des apparences,
trop lâche.
Quand Carole Zalberg fait parler la petite Léa
voilà ce qu’on peut lire : « Je devais avoir 5 ou 6 ans, pas
plus …J’avais l’air d’un petit garçon… Un adolescent très
pâle avec des airs de chat écorché c’était entiché
de moi. Je l’aimais et je n’ai pas aimé plus fort depuis… lorsque
je l’apercevais enfin, je courais immédiatement vers lui. C’est
l’âge où on peut encore faire ça : montrer qu’on n’était
absolument rien avant l’apparition de la personne aimée ».
Le cerveau d’Antoine à commencé à perdre du terrain
le jour où Léa est née, ainsi, par une sorte de translation,
du Papy à la petite-fille, une mémoire passe, une culpabilité
aussi, une rédemption, de la haine, de l’amour. Quelques piques
bien senties, aussi, comme celle sur certains soixante-huitards ou sur
La Famille.
Léa : « J’ai toujours eu l’impression
d’être une pièce de puzzle rangée dans la mauvaise
boîte ».
Alexandre Million
Critiqueslibres, Bruxelles
Juin 2003