C’est d’abord son regard qui frappe : incandescent
quand il caresse les artistes qu’elle donne à voir ou à entendre
; protecteur lorsqu’elle le réserve à « ses »
auteurs – avec des attentions plus précises pour les timides, les
douloureux ; épanoui quand, sourire aux lèvres, elle le promène
d’un invité à l’autre, fière – c’est évident
– des rencontres qu’elle sent se dessiner, des projets frémissant
déjà ça et là.
On découvre plus tard que ce regard plonge
ses racines dans un désir ancien et vital, celui d’être «
dans » l’art, et dans un monde ou les livres en particulier sont
tout à la fois le décor, l’air qu’on respire, l’énergie
à laquelle on carbure et le but vers lequel on tend.
Au commencement, Anne était libraire, voulait
qu’on lise et qu’on se presse autour des mots, vivait avec Laurent qui
partageait cette envie, ce besoin. Puis Anne rencontra Nicolas Rey. Ce
jeune homme-là, qu’on ne présente pas, qui était déjà
« dans » les livres, nageant parmi les écrivains et
ceux qui font et défont cet univers avec le panache d’une raie Manta,
aida Anne à sauter le pas, à matérialiser sa vision
: elle allait faire éclore une culture vivante, un salon littéraire
d’aujourd’hui, où l’on vient comme à la maison se frotter
à la beauté, se laisser traverser d’émotions et d’enthousiasme
et d’où l’on repart un peu plus riche, un peu plus heureux d’appartenir
à l’espèce qui possède les mots et sait qu’elle va
mourir.
Après quelques soirées plus ou moins
improvisées dans le grand appartement des Fontaine, l’association
Tzig’anne voit le jour. Les amis qui la fondent se posent, réfléchissent
à la façon de la décliner. Ils tracent chemins et
passerelles pour mieux déployer leur volonté de faire connaître.
Naît ainsi Sculptérature, un événement magique
mélangeant comme dans un chaudron de sorcière quatre femmes
sculpteurs, quatre auteurs et quatre comédiens. Chacun des auteurs
écrit un texte inspiré d’une des sculptures et dit par l’un
des comédiens lors d’une soirée-spectacle. On y contemple
en même temps les sculptures elles-mêmes ; et les quatre créatrices
découvrent en symbiose avec l’assistance ces mots que leur œuvre
a permis de façonner… C’est bouleversant : de l’art vivant qui touche
jusqu’aux os.
Anne est donc à l’origine de ces instants
de grâce. Elle en est la grande prêtresse au pas léger,
à la présence douce ; elle est surtout une mère universelle
qui nourrit de vraie bonne chère autant que de frissons sachant
percer la chair et se lover au creux du ventre. C’est qu’elle porte justement,
et emporte dans tout ce qu’elle fait, le souvenir d’une longue douleur
et le projet d’un texte, le sien cette fois, qui dira la fracture dans
sa vie d’avant.
Anne écrit donc, aussi, et parce que cette
brûlure est là, cette lumière crue qu’elle jette sur
son passé dans l’avancée encore secrète de son récit,
elle sait mieux que personne réchauffer nos existences souvent glacées
par d’autres, serait-ce le temps d’une mauvaise histoire.
Pour en savoir plus ou adhérer
à Tzig’Anne : tziganes@wanadoo.fr