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Je fus donc condamné à survivre non pour ce que j'étais : un morceau de nature ayant échappé au grand holocauste, mais pour rappeler aux hommes ce qu'ils ne voulaient plus être : fragiles, faillibles, mortels... Il faut dire qu'ils avaient repoussé très loin les limites de leur condition : ils fabriquaient de toutes pièces et presque à partir de rien leur propre nourriture, les matériaux qui servaient à meubler leur quotidien, les éléments de leur paysage. Ils mouraient de plus en plus tard et de moins en moins, donnant le spectacle d'un peuple sans âge que la prudence figeait. Le but était de vivre à tout petit feu pour ne pas brûler trop vite, se consumer très doucement dans le vide et l'ennui. Et s'éteindre dans un changement à peine perceptible d'état : d'une non-vie à La non-vie. Cette extrême précaution était seule capable de vaincre la peur. Une existence somnolente pour une mort indolore. "Se préserver", tel était le mot d'ordre de ces temps endormis. (Les Mémoires d'un arbre, roman, le cherche midi, 2002).
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